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"Bris et débris"




 Adresse d'Audrey Alcabes à Martin Barzilaï, le 26 novembre 2023



Peut-on revenir d’entre les morts ? Suis-je repassée de l’autre côté ou suis-je encore parmi eux, brisée par les débris qui tapissent la ville haute, poussière parmi les poussières de marbre qui colmatent les brisures de l’histoire, asphyxiée par la terre qu’on a creusée pour déterrer leurs ossements, jetée dans un terrain vague comme les immondices de l’humanité ? 

Je reviens la valise chargée de loukoums et d’olives de kalamata, mais aussi de leurs présences - comme l’écrit Caroline Bongrand. 

J’ai passé ces derniers jours à marcher sur des tombes juives dans ce no man’s land entre la vie et la mort que constitue Salonique, mais j’ai échoué à faire passer Leurs âmes de l’autre côté du Styx. Ceux qui me connaissent bien savent que j’en ai pourtant vu d’autres…10 ans de guidage en Pologne et c’est sans parler des forêts d’Ukraine, ou encore des terribles sites mémoriels tutsi au Rwanda. Pourtant je dois vous dire que je n’ai jamais été aussi intensément et longuement bouleversée. Parce qu’habituellement - si je puis dire - à la fin de la visite, ça s’arrête. Nous repassons de l’autre côté, nous revenons à la vie.

Ces derniers jours, une bénédiction ne m’a pas quittée, telle une litanie quotidienne. Il s’agit de celle que nous disons à la fin du shabbat lors de la havdala, la “séparation” qui clôture la fin de la fête et nous permet de retrouver notre vie, dans toute son ordinarité. 

“Baruch HaMavdil bein kodesh l'chol” : “Béni soit Celui qui a séparé le sacré du profane”. 

Or, à Thessalonique aujourd’hui, plus rien ne sépare le sacré du profane : tout est confusion.

Je n’ai jamais eu aussi envie de me laver les mains à longueur de journée - comme lorsque nous sortons d’un cimetière - et de réciter le kaddish à tous les coins de rue. Non seulement, les pierres tombales juives tapissent encore une bonne partie de la ville mais pire encore, elles accueillent les pas des passants qui gravissent les escaliers de la vieille ville et parfois même, servent de marches à l’entrée des maisons ! 

Vous savez quel est le lieu le plus juif à Thessalonique aujourd’hui ? C’est l’église Saint-Démètre : un vaste cimetière sans corps, dont la majorité des pierres tombales ont été grattées pour dissimuler le crime mais dont certaines laissent encore apparaître des lettres hébraïques et des dates de décès. Pire encore, au fond du jardin de l’église, vous trouverez des piles de pierres tombales hébraïques, voire même un caveau, à peine recouvert par la terre. Je ne vous cache pas que j’y suis restée un bon bout de temps dans ce jardin aux allures de cimetière et qu’il m’a été extrêmement difficile d’en revenir.

Mais je m’arrêterai là dans le récit de mes pérégrinations saloniciennes sur les traces du cimetière fantôme, pour ne pas tout dévoiler et parce que tout cela, c’est grâce à Martin que je l’ai traversé. 

Chers amis, vous l’avez compris : le moment que nous allons passer ensemble est tout sauf réjouissant mais il est nécessaire, indispensable même, alors merci du fond du cœur, de votre présence aujourd’hui, à nos côtés.

Cher Martin, merci infiniment pour ton engagement au service de l’histoire et de la mémoire des Juifs saloniciens ; merci pour ce travail photographique, journalistique, historique et surtout militant. Tu as mis en images ce que nous pressentions tous, tu nous as forcés à affronter la réalité en dévoilant un pan de l’histoire de la communauté, tu as fissuré l’image de carte postale que nous aimions tant. 

Je te fais la promesse devant témoins d’emmener, dès l’été prochain, les groupes Poussières d’étoiles découvrir in situ les lieux que tu as photographiés, et de continuer à raconter l’histoire du cimetière fantôme pour qu’à défaut de leur permettre de reposer en paix, nous soyons le refuge de l’histoire et de la mémoire de ceux qui ne sont plus que bris et débris.


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